Le Korrigan me regarde toujours, malicieux et bienveillant. La propriétaire des lieux le traite bien, il s’occupe d’elle avec le plus grand soin. Je ne suis pas malveillante, il me laisse entrer.
Le chat va se lover aux pieds de sa maîtresse. Quoi de plus agréable ?
J’ose poser une bouilloire sur le foyer, voyant un pot à thé et une tasse posée là comme si l’on m’attendait.
Le Korrigan m’invite à m’asseoir, entre un balai de genêts et les pierres de la cheminée, sur un petit fauteuil qui semble tendre ses accoudoirs comme deux grands bras chaleureux et protecteurs. Je m’exécute, cela est trop tentant.
Il saute prestement sur un des accoudoirs. Il respire une dernière et longue bouffée de sa pipe au tuyau fin et interminable.
J’ai l’impression d’entendre de la musique. D’abord, la plainte de la cornemuse qui s’étend sur les plaines, qui me tord les entrailles et me remue le cœur, ce simple son m’émeut, depuis que je suis toute enfant. Puis s’y joint le son serein du violon. Il me semble voir une vague image de musiciens dans les flammes, observer l’archer qui danse sur les crins reflété par une braise ardente. Puis, peu à peu, insidieusement, une flûte irlandaise ajoute ses notes joyeuses et douces à la mélodie ambiante.
Je dois rêver…
Dehors, une nuée de lucioles volent derrière la vitre, petites bulles de savons lumineuses...
Le chat fixe de ses yeux d’or le Korrigan. Celui-ci bourre sa pipe d’une main experte, et commence à murmurer à mon oreille… Je veux la connaître, celle qui dort paisiblement devant moi, sans se soucier de ma présence. Je lui soupire ma requête, au creux de son oreille pointue. Son sourire plisse ses joues déjà ornées d’innombrables rides, et renforce les pattes d’oies au coin de ses yeux vifs et rieurs.
_« Tout commence par la nuit. Au départ, c'est toujours la nuit...». C’est ce qu’elle dit.
Son murmure se perd en phrases, en contes, en légendes. Je ne perds pas une seule syllabe de ces précieuses paroles. Celui qui raconte, c’est son ombre, son esprit, celui qui l’accompagne, seulement visible pour ceux qui croient en son existence… Alors il me conte…Il me conte la couleur des vieilles ardoises qui ont abritées l’enfance de la princesse qui dort ici…Il me raconte les terres de bruyères…Il chantonne la douceur de l’humus…Il souffle la lumière douce et verte des chemins de son pays. Il murmure également la colère des vagues, l’eau clair et salée, les narvals qui l’ont accompagné.
Il ajoute la fureur des vents, la douceur du chocolat chaud, le serin qui chantait les soirs d’été. Il me raconte les elfes qui ont suivis son chemin. Il se souvient des tartes encore chaudes, des recettes dorées qui fondent sur la langue…
Il est interrompu par le léger sifflement de la bouilloire.
Je verse l’eau chaude dans ma tasse…Le chat nous surveille toujours, balayant de sa queue l’air dans un mouvement de pendule.
Puis il reprend son conte. Il me narre quels sont la couleur de ses ailes et le goût de ses rêves. Lentement de ses mains sûres, il tisse le canevas d’une vie. Il me raconte les étoiles, à quoi ressemblent les bulles de savon qu’elle crée de ses doigts…
Je reste sous le charme. Le monologue du Faë me fascine. Je ne veux pas qu’il s’arrête…Je lutte contre le sommeil qui me gagne. Auprès du feu qui s’éteint peu à peu, elle s’agite et frissonne. Je me lève sans bruit et la recouvre d’une couverture de laine…Il ne faut pas qu’elle se réveille, la petite princesse des Highlands…
Puis l’être de faërie recommence à parler. Son histoire n’est pas terminée. Je coule entre ces mots, me fonds dans les phrases. Je ne suis qu’un fantôme dans ce texte… Je suis comme la flaque d’eau qui reflète le soleil timide après la pluie d’hiver. On ne doit pas s’inquiéter de ma présence…Dans mon oreille se dessine les tempêtes qui ont bercée ses pas, les moutons des Highlands, des souvenirs qui ne m’appartenaient pas.